31 mars 2008

les vertus apaisantes des "Ch'tis", par Thomas Sotinel

Bien sûr, un ticket de cinéma ne vaut pas un bulletin de vote. Mais on peut s'amuser à mesurer l'appétit de réforme que la majorité présidentielle a cru discerner dans les résultats des dernières élections municipales, à l'aune des 15 (et sans doute bientôt 20) millions de spectateurs de Bienvenue chez les Ch'tis. La force de l'adhésion du public se manifeste aussi bien par le nombre que par le taux de satisfaction élevé à la sortie des salles (60 %, selon la publication professionnelle Ecran total) ou la répartition homogène du succès sur tout le territoire national.

Le Monde.fr

27 décembre 2007

Interview de Luc Besson sur sa cotation en bourse

Europa Corp., le studio de cinéma de Luc Besson, s'est introduit en Bourse en juillet dernier, à 15,50 euros par action. Depuis, le cours a quasiment été divisé par deux. Pourtant, la société a annoncé en novembre, pour le semestre clos fin septembre, un bénéfice de 1,7 million d'euros (contre une perte de 1,2 million un an plus tôt sur la période), avec un chiffre d'affaires multiplié par 2,2, à 74 millions. Mais les investisseurs se posent des questions. Notamment sur l'annonce du décalage éventuel de la sortie de plusieurs films. Entre octobre 2007 et fin mars 2008, ce ne sont plus 9 films qui devraient sortir en salles mais « au moins 6 ». Un chiffre à comparer aux deux sorties - « L'Invité » et « Love et ses petits désastres » - qui ont eu lieu entre avril et septembre 2007. Le président du directoire, Luc Besson, explique aux « Echos » comment il entend lisser son activité, et notamment les sorties de films, pour que ses résultats ne varient pas trop d'un trimestre à l'autre.


Quelle est la situation d'Europa Corp. ?
Elle est saine, je ne suis pas inquiet. Nous avons tourné les parties « live » des deux prochains épisodes d'« Arthur et les Minimoys » entre juillet et octobre. Le tournage s'est terminé en temps et en heure, avec plusieurs millions d'euros d'économies sur le budget. Nous avons aussi recruté un nouveau directeur général en charge des opérations, Olivier Montfort, ainsi que de nouveaux responsables pour les activités vidéo, musique et juridique. Nous avons enfin établi notre planning de films pour 2008-2009, et même quelques-uns pour 2010-2011. Nous prévoyons désormais de produire 10 à 15 films par an, contre 8 à 10 précédemment. Comme annoncé, nous allons notamment produire un très gros budget tous les dix-huit mois, et nous donnerons des informations sur le premier en janvier.


Comment expliquez-vous la chute du cours depuis la cotation ?
Une partie s'explique par la chute du cours des valeurs dans l'audiovisuel, qui ont reculé de 35 %. Je rappelle que la crise financière s'est déclenchée juste après notre cotation. C'est un peu comme si on sortait le bateau en pleine tempête, mais cela permet de montrer que le navire tient le coup. Au-delà, nous avons pris conscience du fait que nous ne communiquons pas assez. Pour y remédier, nous diffuserons, à partir du mois de janvier, une « newsletter » une fois par semaine. Nous y donnerons des informations sur les entrées en salles, les droits achetés...
Qu'est-ce que les investisseurs ont du mal à comprendre dans votre activité ?
Notre société est assez atypique, et donc difficile à modéliser ou à comparer. Surtout, nos résultats varient beaucoup d'un trimestre à l'autre, voire d'un exercice à l'autre. C'est dû au fait que les tournages ont lieu pour la plupart sur la même période, en été, pour bénéficier des journées plus longues. Les deux tiers des tournages français sont concentrés entre avril et septembre. S'ajoute à cela l'encombrement des dates de sorties. Par exemple, nous cherchons à sortir les films familiaux durant les vacances scolaires. Si le film est prêt en début d'année calendaire, il ne peut sortir que pour les vacances de février ou de Pâques. Mais si les vacances de février sont déjà encombrées de nombreux films, la sortie doit être repoussée aux vacances de Pâques. De même, si le film est sélectionné pour le festival de Cannes. Or notre exercice se clôt fin mars. Décaler une sortie entraîne donc un report de chiffre d'affaires sur l'exercice suivant. Les investisseurs n'aiment pas trop ces variations. De plus, ils se demandent aussi si le décalage de la sortie n'est pas lié à une mauvaise qualité du film. En réalité, c'est pour optimiser son potentiel commercial. Une bonne date de sortie permet d'augmenter les recettes de 10 % à 50 %.


Y a-t-il une solution à ce problème ?
D'abord, nous nous demandons si nous ne pourrions pas changer la date de clôture de notre exercice. Surtout, nous allons lisser nos sorties pour les étaler au cours de l'année. C'était difficile avec 8 à 10 films par an, mais ce sera plus facile avec 10 à 15 films.
Cela signifie-t-il que vous êtes prêts à vous plier aux exigences des marchés ?
Les investisseurs nous ont apporté leurs fonds, et nous les respectons pour cela. Nous essayons de comprendre leurs préoccupations, et, s'il est possible de les satisfaire sans sacrifier l'essentiel, nous le faisons.
Quels sont vos rapports avec les Caisses d'Epargne, qui sont rentrées sur une valorisation de 19,6 euros l'action ?
Ils sont très bons. Ils ne regrettent pas leur investissement. Ils sont rentrés sur un plan à quatre ans, il est donc trop tôt pour tirer un bilan.


Vous prévoyez toujours de doubler votre chiffre d'affaires en quatre ans ?
Tout à fait. Mais il ne faut pas s'attendre à une progression linéaire. La croissance s'accélérera lors des deux dernières années.
Une des motivations de l'introduction en Bourse était de racheter des catalogues de films...
Effectivement, nous sommes en train de racheter pour 28 millions d'euros Roissy Films, qui détient un catalogue de 500 films : « La Guerre du feu », « L'Avventura », « La Grande Bouffe », « Le cave se rebiffe », « Les Bas-fonds », « Mélodie en sous-sol », « Les Ripoux », « Les Sous-doués »... Nous allons exploiter au mieux ce catalogue en éditant des coffrets, en le proposant en vidéo à la demande... mais aussi en tournant des remakes de certaines oeuvres. Le dirigeant de Roissy Films, Raphaël Berdugo, va aussi nous rejoindre.
Lors de la cotation, vous disiez aussi vouloir acheter des sociétés de production...
En effet, nous discutons de l'achat de 3 ou 4 sociétés de production indépendantes françaises, soit en prenant une participation, soit en rachetant 100 %.
Où en est votre projet de multiplexe à Marseille ?
Nous ne sommes que locataires, nous attendons qu'on nous livre les murs. Les travaux doivent s'achever au plus tôt en 2010, et l'ouverture est prévue pour 2011. Ce complexe nous permettra notamment de faire des projections tests de nos films. Mais cette expérience restera limitée : nous n'avons pas vocation à devenir un grand exploitant de salles.


Il y a un an, vous avez acheté à EDF le terrain de votre future cité du cinéma à Saint-Denis. Que s'est-il passé depuis ?

La dépollution du site est terminée, la démolition est à moitié achevée, le terrassement est entrepris, et le financement de 130 millions d'euros est en cours. L'ouverture est prévue début 2010. Je rappelle que ce projet n'est pas porté par la structure cotée Europa Corp, mais par une autre de mes sociétés. Europa Corp y installera son siège et ses tournages, qui, à eux seuls, représenteront 40 % des capacités, soit 1 à 1,5 million d'euros par an. Les plateaux seront construits par Europa Corp. si la rentabilité est jugée suffisante, sinon par un tiers.


PROPOS RECUEILLIS PAR JAMAL HENNI

Source les Echos.fr 

24 décembre 2007

Le rachat d'Eclair inquiète

Le cinéma français comptait deux grands laboratoires de développement des films, LTC et Eclair. Il n'en restera plus qu'un, ce qui n'est pas sans susciter des inquiétudes chez les producteurs et les industriels du cinéma, mais aussi au ministère de la culture. Le détenteur de ce nouveau monopole est le producteur franco-tunisien Tarak Ben Ammar, déjà propriétaire de LTC et qui vient de s'offrir son concurrent, Eclair, une entreprise centenaire (Le Monde du 21 décembre). Il échange notamment avec le fonds d'investissement ETMF2 les 57 % qui lui manquaient au sein d'Eclair contre, entre autres, le pôle Télétota (prestations de services audiovisuels).

Le producteur - qui avait suscité une polémique en distribuant La Passion du Christ de Mel Gibson dans l'Hexagone - détient également, au sein d'un groupe très endetté, Quinta Industries, de nombreuses autres sociétés dont les plus connues sont Duran (postproduction) et Duboi (effets spéciaux).

Pour cet homme d'affaires lié à Silvio Berlusconi, cette restructuration majeure dans les industries techniques du cinéma s'inscrit dans l'intention plus vaste de contrer en Europe l'hégémonie des majors américaines. Les lucratives activités audiovisuelles de Tarak Ben Ammar en Italie viennent en effet de lui permettre d'acheter, à parité avec le financier Goldmann Sachs, des sociétés de distribution dans toute l'Europe pour constituer un nouveau réseau. Baptisé Alliance Film Europe, celui-ci est présent en France, avec Quinta Distribution, mais aussi en Italie, en Grande-Bretagne, en Espagne et en Scandinavie.

Toutefois, les laboratoires traversent actuellement une période difficile, marquée par le futur passage des salles au numérique et la fin prévisible du tirage des copies. A court terme, la fusion de LTC et Eclair semble inévitable. Cette opération mettra fin au dumping tarifaire - dans le tirage des copies - auquel se livraient, à la plus grande satisfaction des producteurs, les deux laboratoires. M. Ben Ammar estime à 30 millions d'euros les impayés laissés dans la filière depuis cinq ans par les producteurs, petits ou gros.

POSITION MONOPOLISTIQUE

Le rapport de Pierre Couveinhes sur les industries techniques du cinéma relevait dès 2002 "des pratiques financières qui fragilisaient les laboratoires", pointaient les délais de paiement supérieurs à six mois et les impayés des producteurs. Il recommandait, comme Dominique Rancurel, gérant du fonds ETMF2, "des concentrations pour que le marché redevienne compétitif".

La reprise d'Eclair suscite cependant de graves inquiétudes. Christine Albanel, ministre de la culture s'est émue mercredi 19 décembre de cette "opération de concentration". La société civile des auteurs réalisateurs producteurs (ARP), la société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et la société des réalisateurs de films (SRF) redoutent "un démantèlement du groupe Eclair" et seront extrêmement attentives "aux conséquences sociales". M. Ben Ammar réplique qu'il avait repris LTC au bord de la faillite : "Sans moi, il n'y aurait déjà plus qu'un seul laboratoire en France. Soit je laissais Eclair, très déficitaire, aller dans le mur, soit je le rapprochais de LTC pour être plus fort et mieux négocier le prix de la pellicule."

L'ARP, la SACD et la SRF redoutent que la position monopolistique du nouveau groupe ne soit attaquée à Bruxelles, ce qui risquerait de mettre en cause le système français d'aide au cinéma. Elles craignent que le socle du fonds de soutien français ne soit mis à mal. "Dans la mesure où nous ne touchons aucune subvention, nous n'avons rien à craindre", rétorque M. Ben Ammar.

Cette opération relance les spéculations sur le rôle à venir de Technicolor (filiale de Thomson), qui détient 17,5 % de Quinta Communication, le holding de M. Ben Ammar. Dans la mesure où la France reste l'un des rares pays à échapper à l'hégémonie de Technicolor, cette dernière pourrait être naturellement tentée de mettre la main sur le nouveau groupe Eclair. Une hypothèse balayée par M. Ben Ammar, qui " n'a pas l'intention de céder quoi que ce soit dans le groupe cinématographique qu'il construit de A à Z, des industries techniques à la production et la distribution".

Nicole Vulser
Article paru dans l'édition du Monde 23.12.07.

16 août 2007

Cinecittà a fêté ses soixante-dix ans en avril dernier.

CINECITTÀ : un nom devenu mythique pour des studios de cinéma qui ont longtemps fait figure de réplique européenne de Hollywood. On avait d'ailleurs surnommé l'endroit « Hollywood sur Tibre », au temps des grandes superproductions des années 1950. Il y a exactement 70 ans que Cinecittà se dresse aux abords de Rome, sur la via Tuscolana. C'est Mussolini qui a inauguré en 1937 ces premiers grands studios italiens, portant cette inscription au fronton du portail : « Le cinéma est l'arme la plus forte ».

 
Le cinéma était en effet une grande préoccupation du régime fasciste : dès 1927, le Duce avait entrepris de relancer l'industrie du film par la création de divers organismes comme le Centre expérimental du cinéma ou l'Institut Luce. Les deux fleurons du 7e art étant la Mostra de Venise, créée en 1932, et Cinecittà. Son terrain de soixante hectares (quarante aujourd'hui) et ses vingt-deux plateaux ont accueilli plus de 3 000 productions de cinéma et de télévision. On y a tourné les grands péplums des années 1940 à 1960, les comédies italiennes « à téléphone blanc », les westerns spaghetti, à commencer par Et pour quelques dollars de plus de Sergio Leone, les Don Camillo ou Médée de Pasolini, ou encore Le Dernier Empereur de Bertolucci.
 
Avant la série télévisée Rome, qui était en cours de tournage au moment de l'incendie, des titres célèbres évoquent l'Antiquité telle que l'a imaginée le septième art non seulement italien mais américain : Quo Vadis ? (1951), Ben-Hur avec Charlton Heston (1959), Cléopâtre avec le couple de stars Liz Taylor et Richard Burton (1963), fastueuses superproductions hollywoodiennes qui voulaient se rapprocher des lieux historiques, malgré leur conception parfois fantaisiste de l'époque.
 
Toute une oeuvre au «Teatro cinque»
 
L'un des locataires les plus illustres de Cinecittà fut Federico Fellini. Cette ville de rêve était faite pour lui. Des Vitelloni (1953) à La Voce della luna (1990), toute son oeuvre a été réalisée au Teatro cinque qu'il a rendu fameux. Il y tournait Intervista pendant que Jean-Jacques Annaud, un peu plus loin, dirigeait Sean Connery dans les somptueux décors du Nom de la rose, en 1986.
 
Après avoir connu une période de sérieux déclin dans les années 1970-1980, Cinecittà s'est restructurée pour combler son déficit en vendant du terrain, et a offert une grande place aux productions de télévision, qui fait, on le sait, dramatiquement concurrence au cinéma italien.
 
Cela n'a pas empêché les studios d'héberger récemment de prestigieux tournages internationaux pour le grand écran : en 1999, Anthony Minghella y a réalisé Le Talentueux M. Ripley, avec Jude Law et Matt Damon ; en 2002, Martin Scorsese s'y est installé pour son spectaculaire Gangs of New York suivi par Mel Gibson et son équipe (aumônier compris), pour La Passion du Christ.
 
En 1991, Cinecittà a vendu aux enchères une bonne part de son patrimoine : décors, costumes, accessoires. Le numérique et les effets spéciaux se développent au détriment de l'artisanat traditionnel de décoration où les Italiens ont toujours brillé. Mais tous les corps de métier sont représentés dans les studios, et, comme l'a dit un historien du cinéma : « On peut entrer à Cinecittà avec son scénario sous le bras, et en ressortir quelques semaines plus tard avec la copie du film prête pour la projection. »